Pourquoi as-tu eu envie de devenir conservatrice du patrimoine ?
Dans mon enfance, on m’a régulièrement amenée dans des musées et des galeries. Ma maman était sculptrice et avant ça, elle était photographe. Mon père était biologiste. Le métier de conservatrice se retrouve dans ce mélange art-science. J’aime mon métier car il est équilibré. Il y a du travail de bureau avec des missions administratives, de la recherche scientifique et de l’écriture. Il y a aussi, les actions de terrain lorsque je travaille dans les réserves ou sur l’accrochage des oeuvres.
Quelles études as-tu réalisées ? Quel a été ton parcours professionnel ?
J’ai fait une licence et un master d’histoire de l’art à l’École du Louvre, où j’étais en spécialité histoire du cinéma. Assez vite, je me suis recentrée sur l’histoire de l’art. J’ai travaillé sur les liens entre peinture et cinéma. Ensuite, j’ai écrit des textes pour des galeries et des musées. Puis, j’ai passé le concours de conservatrice du patrimoine, que j’ai obtenu. Cela m’a permis d’avoir 18 mois de formation à l’Institut National du Patrimoine. Avant d’arriver à Saint-Étienne, j’ai travaillé au Musée des beaux-arts de Rennes et au Musée des beaux-arts de Lyon.
Quel est l’objectif de ton métier ?
Faire en sorte que les oeuvres restent le plus longtemps possible en bon état. Les œuvres se transmettent de génération en génération. Notre objectif, c’est qu’elles restent compréhensibles pour les générations futures. Préserver des traces et pouvoir les inscrire dans une histoire. Je pense que les musées d’arts témoignent un petit peu de l’obsession de l’humain pour lui-même et pour sa production. Ils racontent son histoire pour les suivants. On peut imaginer que des aliens découvriront des musées. Ils seront contents de comprendre ce qu’était l’humain et le contexte dans lequel ses sociétés se sont développées. On a l’impression qu’au musée on travaille sur le passé, mais on travaille surtout pour le futur.
Comment les oeuvres sont-elles choisies pour entrer dans la collection ?
Chaque année, nous faisons l’acquisition de nouvelles oeuvres. La société change et développe de nouvelles attentes. Le public a besoin de se reconnaître dans les collections. Aujourd’hui, il y a surtout des oeuvres produites par des hommes dans les musées. Alors, on privilégie les créatrices, pour le 20ème siècle et la période contemporaine. On a aussi une ouverture internationale notamment l’Europe, les États-Unis ou encore l’Iran. On cherche à faire écho à la diversité des habitants du territoire de Saint-Étienne. Il y a également le design, dans la continuité de la reconnaissance de la ville par l’Unesco sous l’intitulé de ville « creative design » en 2010.
Certaines oeuvres sont-elles impossibles à conserver ?
On sait qu’il y a des oeuvres plus ou moins fragiles. D’ailleurs, le fait que l’œuvre soit conservable peut être un critère pour en faire l’acquisition. Certains artistes font des oeuvres qui sont fondamentalement éphémères dans les matériaux employés. Le squelette en chocolat de Jana Sterbak est fait pour s’abîmer. Certains artistes utilisent des matériaux périssables. Nous avons aussi un dessin de Claude Viallat tracé sur un tableau d’école en ardoise. Si nous fixons la craie avec un vernis, cela va donner un effet brillant et ce serait trahir l’oeuvre. C’est donc une oeuvre difficile à conserver sur le temps long.
Des oeuvres anonymes font-elles partie de la collection ?
Le musée possède beaucoup d’oeuvres, normalement signées. Pourtant, il y a des oeuvres dont l’auteur n’est pas identifié. Pour retrouver un auteur, on peut chercher des ressemblances avec d’autres oeuvres. On peut faire des hypothèses, sachant qu’il y a toujours des faux ou des pastiches. Parfois, il y a des artistes qui imitent les artistes d’une période précédente. Ça peut être un piège. On le voit notamment dans beaucoup d’oeuvres qui ont été léguées au 19ème siècle au musée.
Comment retrouver la trace des auteurs ?
L’enquête commence par les archives. Consulter le registre d’inventaire, les lettres, ou tout élément qui peut permettre d’identifier le propriétaire précédent et de comprendre pourquoi l’oeuvre est entrée au musée. Ensuite, il y a des indices qui sont directement sur l’oeuvre. La signature, une étiquette au dos, une inscription au revers. Aussi, tout ce qui peut être révélé par une restauration qu’on ne voyait pas forcément à cause de la poussière ou du jaunissement du vernis. Parfois, on reste dans le mystère.
Peux-tu nous partager le cas d’une oeuvre récemment attribuée ?
Le musée a de nombreux dessins de Victor Brauner, dont un carnet de dessins. Dans ce carnet se trouve le dessin d’une amie à lui, caché là depuis toujours. Sous le dessin, il y a une annotation, probablement écrite par Jacqueline Brauner : « ce dessin est de Leonor Fini ». C’est assez intéressant, surtout dans la dynamique de revalorisation des créatrices. Le style étant tout à fait cohérent avec celui de Leonor Fini, nous avons pu mettre à jour la base de données et réattribuer l’oeuvre.
Retrouvez cette interview dans plus, la revue du MAMC+ pour les 7-12 ans, disponible gratuitement au musée à partir du 27 juin 2026 ! Chaque numéro explore une thématique qui permet de découvrir les expositions, la collection, un métier du musée… et bien plus encore. Le numéro 3 est sur le thème de la trace, en écho à l'exposition A déchiffrer. Découvrez l’art autrement dans cette revue pensée comme un miroir du musée.

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